La plupart des lacs de montagne sont nés il y a moins de 20 000 ans, du retrait des glaciers; tous sont soumis à l’érosion de leur bassin versant qui conduira, lentement mais inexorablement, à leur comblement. Ils se remplissent d'alluvions et se tranforment en plateaux donnant naissance à des zones humides d’altitude envahies par une végétation abritant une biodiversité remarquable en flore et invertébrés. Les cours d'eau de montagne, du petit ruisseau temporaire jusqu'au gave le plus violent, exécutent le même travail. Après avoir dégradé les hauteurs, ils vont déposer dans les bas fonds limon, sable, gravier, cailloux et même de gros blocs.

Pour que ces dépots s'effectuent, il suffit que l'eau courante se ralentisse, ce qui arrive invariablement, soit sur un replat, soit dans une dépression fermée, soit à la rencontre d'un barrage.

Comment ces lacs se remplissent d'alluvions et se transforment en plateaux ?

1. Les avalanches et les éboulements :

Première cause de comblement, les avalanches et les éboulements tombent directement dans les lacs très encaissés.

Pour les avalanches on peut voir un cas curieux au lac de Gaube étudié par J.Vallot en 1887, repris par Emile Belloc et Ludovic Gaurier par la suite. La rive gauche du lac de Gaube est formée d'une seule pente labourée de couloirs d'avalanches. Quand ces avalanches descendent, au printemps, elles forment, à la surface du lac encore gelée un cône de déjection qui peut s'avancer parfois à 50 m de la rive et au bas duquel roulent les rochers entrainés avec la neige; lorsque le lac dégèle, tous ces débris rocheux tombent directement au fond pour former une moraine sous lacustre.
D'année en année cette moraine augmente non pas sur la rive mais à une certaine distance pour former un cordon litoral parallèle au rivage; cette longue digue sous lacustre émergeant par endroits arrive même à isoler du reste du lac, la cuvette qu'elle a créée. Pour le lac de Gaube le même phénomène se reproduit sur la rive droite au débouché d'un couloir d'avalanche où passe un ruisseau venant du pic Meya .
Le même phénomène se reproduit au lac d'Estom sur la rive droite, E.Belloc signale le cas du lac de Cailhaous où la digue édifiée à 15m du bord, a atteint 6 à 8m au-dessus de l'eau. Autres exemples avec les lacs d'Oô, d'Ardiden et d'Artouste où la construction du barrage (plus 22m) a fait disparaître les traces visibles hors de l'eau de cette digue.

Cône de dejection de la rive gauche du lac d'Oô (L.Gaurier - 1925)

Lac aménagé en réservoir depuis 1921, le cône était alors découvert sur environ 3ha et émergeait de 50m

2. Les alluvions :

C'est la cause la plus active de comblement, la base d'un couloir d'avalanche ne s'accroit que par intermittence alors qu'à l'embouchure des cours d'eau l'arrivée des alluvions est constante. Le phénomène est le même que ce soit en altitude ou pas.

Chaque cours d'eau à l'embouchure du lac dépose ses alluvions. Ceux-ci forment un cône de déjection qui prend la forme d'un delta. La vitesse du courant est amortie d'un seul coup par son entrée dans la nappe, les cailloux tombent, puis les graviers et les sables se déposent obliquement suivant les différences de poids.
Plus légère, la vase peut flotter loin et se répandre sur tout le fond de la cuvette. L.Gaurier lors de ses études signale que la sonde en touchant le fond soulève cette vase en un nuage lèger.
Le delta progresse peu à peu vers le milieu du lac dont le périmètre diminue ainsi que la profondeur. La rapidité du comblemnt est relative, le cours d'eau d'un gave pouvant traverser plusieurs lacs et devenir de plus en plus en plus limpide de lacs en lacs (vallée du Lutour au dessus de Cauterets par exemple).

Une particularité des lacs de montagne est que plus ils sont proches d'un glacier ou d'un névé et plus ils sont troubles, les eaux du lac de Gaube sont blanchâtres sur une grande partie du lac alors que celles du lac d'Estom qui est le dernier de la vallée du Lutour sont d'une limpidité remarquable.
D'après A. Delebecque, un disque blanc de 30 cm de diamètre cesse d'être visible à 14 m dans le lac de Gaube tandis qu'on voit partout le fond du lac d'Estom dont la "distance de transparence" est certainement supérieure à la profondeur (17m 50).
Le plus limpide des lacs français serait le lac de Migouélou dans le val d'Azun, où le même disque reste visible jusqu'à 21 m.

3. La végétation :

La végétation s'empare rapidement de la partie émergée d'un delta, les racines s'enfoncent facilement dans ce sol très meuble et humide. Quant à la partie recouverte par l'eau, si elle se trouve à l'abri des remous du courant, les plantes aquatiques s'y développent: diatomées, desmidées, algues, mousses, puis les carex, les joncs ....
La marche progressive des deltas et la végétation sont un signe de la vieillesse d'un lac.

A noter qu'au cours de la longue histoire de notre planète, les abaissements du niveau de la mer et les réchauffements successifs peuvent donner à un cours d'eau un regain d'activité, l'érosion s'exerçant d'aval en amont. Même le travail humain par la construction de digues pour créer des réservoirs sur l'emplacement d'un d'ancien lac (comme aux Bouillouses ou au lac d'Artouste), sans vider les alluvions de la cavité en partie comblée, peut donner une survie à l'ancien lac et lui permettre de reprendre son comblement et d'accumuler des débris sur les alluvions jusqu'à ce que ce nouveau lac artificiel soit rempli à son tour.