Une faible partie seulement des lacs pyrénéens possède un peuplement naturel de poissons. Ludovic Gaurier, lors de ses études menées entre 1900 et 1928, en mentionne quelques-uns :
En 1936, Pierre Chimits comptait environ 60 lacs peuplés de truites communes (qu’il appelait « indigènes ») dans la partie occidentale des Pyrénées.
Les recherches de Didier Galop ont permis de préciser l’ampleur du phénomène : sur plus de 660 lacs documentés sur le versant nord, moins de 10 % contenaient du poisson dans les années 1820-1825. À la fin des années 1940, ce chiffre dépassait à peine les 20 %. L’augmentation devient ensuite brutale. En 2015, plus de 86 % des lacs d’altitude avaient été ou étaient peuplés en salmonidés.
Contrairement à une idée longtemps répandue, le peuplement artificiel des lacs d’altitude n’a pas commencé au XXe siècle. Des sources médiévales attestent déjà d’une exploitation piscicole organisée. Ainsi, en 945, le comte de Bigorre concède les droits de pêche du lac de Gaube à l’abbaye de Saint-Savin, qui devait lui reverser annuellement 50 kg de truites. L’abbaye de Saint-Orens se réservait quant à elle la pêche du lac d’Isaby dès le Xe siècle. D’autres lacs (Estaing, Evol, Lanoux, Carlit…) apparaissent également dans la documentation médiévale (Galop, d’après Bille, 2008 ; Meillon, 1933).
Au XVIIIe et surtout au XIXe siècle, le développement du thermalisme et du tourisme de montagne transforme profondément la situation. Les truites des lacs deviennent une denrée de luxe très recherchée dans les villes thermales (Barèges, Cauterets, Bagnères, Luchon…). Une enquête de 1851 montre qu’une dizaine de lacs des Hautes-Pyrénées fournissait déjà plus de deux tonnes de truites aux marchés locaux. Cette pression commerciale pousse les pêcheurs et les communes à peupler de nouveaux lacs par translocation de truites adultes (souvent « à dos d’homme »).
C’est dans ce contexte qu’apparaissent les premières inscriptions gravées, comme celle du lac d’Ayous (27 octobre 1860) ou celle du lac de Roumassot, peuplé par le pêcheur Blaise avec 27 truites.
Des tentatives isolées de repeuplement artificiel eurent lieu dès le début du XXe siècle :
Des alevinages plus anciens, réalisés par des bergers ou des pêcheurs « à dos d’homme », ont certainement existé. Une pierre gravée au lac d’Ayous porte la date du 27 octobre 1860. Ramond de Carbonnières, dans ses Carnets pyrénéens (1792-1795), mentionne déjà des truites dans la vallée de Barèges (presque toutes consommées par la « population parasite »*) et décrit le lac de Gaube comme très poissonneux.
Après la Première Guerre mondiale, les services des Eaux et Forêts, sous l’influence d’hydrobiologistes comme le professeur Louis Léger (Grenoble), cherchent des espèces réellement adaptées aux lacs oligotrophes d’altitude. Léger conclut que l’omble chevalier est la seule espèce capable de s’y multiplier de façon certaine et recommande son introduction (Galop, d’après les archives des Eaux et Forêts).
C’est dans ce contexte scientifique que Larrieu et Pierre Chimits entreprennent à partir de 1936 l’introduction préférentielle d’espèces allochtones (omble chevalier, truite arc-en-ciel, saumon de fontaine) dans les Pyrénées centrales et occidentales.
Quatre piscicultures d’État à salmonidés sont construites : Lées-Athas (Pyrénées-Atlantiques), Cauterets, Argelès-Gazost et Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées).
Les œufs utilisés provenaient de la pisciculture domaniale de Thonon (lac Léman) et concernaient :
Les premiers lacs vierges peuplés entre 1936 et 1939 furent :
Pierre Chimits signale que ces introductions ont bien réussi (saumon de fontaine au lac d’Oncet, omble chevalier au lac d’Isabe, par exemple).
Interrompus pendant la Seconde Guerre mondiale, les alevinages reprennent en 1950 avec la remise en état de la pisciculture de Cauterets. À partir de 1952, le cristivomer (Salvelinus namaycush), d’origine canadienne, est introduit pour la première fois dans les Pyrénées.
Environ 250 lacs des Pyrénées occidentales furent ainsi peuplés. Ce peuplement s’est ensuite entretenu naturellement et a été maintenu par alevinage régulier, d’abord par les Eaux et Forêts, puis par le Parc national des Pyrénées à partir des années 1960, et aujourd’hui par les fédérations départementales de pêche. L’alevinage se fait de plus en plus par hélicoptère.
Six espèces de salmonidés ont été introduites dans les lacs d’altitude des Pyrénées, la plupart dans des milieux originellement dépourvus de poissons. Seules deux d’entre elles (omble chevalier et cristivomer) se naturalisent facilement et forment des populations autonomes. Les autres nécessitent souvent un alevinage régulier.
Statut : espèce indigène des cours d’eau pyrénéens, mais introduite massivement dans les lacs.
Origine : Amérique du Nord (côte Pacifique).
Origine : est de l’Amérique du Nord (appelé brook trout ou truite mouchetée).
Origine : Europe alpine (lac Léman, lac du Bourget) et régions arctiques.
Origine : grands lacs du Canada et du nord des États-Unis.
Hybride artificiel entre omble de fontaine et cristivomer. Introduit de façon expérimentale et très limitée. Peu présent aujourd’hui dans les lacs pyrénéens.
L’introduction de ces salmonidés a profondément modifié les écosystèmes des lacs d’altitude :
C’est pourquoi, depuis les années 2000, le Parc national des Pyrénées et les gestionnaires ont fortement réduit (voire arrêté) l’alevinage dans de nombreux petits lacs et laquets afin de préserver la faune originelle.
L’introduction d’espèces nouvelles n’a pas été sans conséquence pour la faune originelle (amphibiens, invertébrés…). Certains lacs, comme ceux du vallon d’Estibère (voir réglementation 65), ne sont plus alevinés afin de préserver leur état ancien ; la pêche y est interdite.
Dans le Parc national des Pyrénées, depuis plusieurs années, un certain nombre de petits lacs et laquets ne sont plus alevinés pour préserver leur faune aquatique originelle. L’alevinage reste toutefois autorisé, sous conditions strictes, dans une liste limitée de plans d’eau.
Sources principales (Pyrénées françaises) :
• Didier Galop, « Aux origines du peuplement piscicole des lacs d’altitude des Pyrénées »,
Truites & Cie
• Travaux de Pierre Chimits (1952, 1960, 1970)
• Archives départementales des Hautes-Pyrénées, de l’Ariège et des Pyrénées-Orientales
Sur le versant sud des Pyrénées (Espagne et Andorre), l’histoire du peuplement des lacs d’altitude présente à la fois des similitudes et des différences marquées avec le versant français.
Comme sur le versant nord, la quasi-totalité des lacs d’altitude étaient originellement dépourvus de poissons (plus de 98 %). Une étude récente d’ADN ancien réalisée sur les sédiments du lac Redon (Vall d’Aran) a cependant révélé que des poissons (très probablement des truites) ont été introduits dès le VIIe siècle (époque wisigothique), soit environ 700 ans avant les premières mentions écrites. Cette introduction est vraisemblablement liée à l’activité pastorale d’altitude (Fagín et al., 2025 – Nature Communications).
Les premiers documents écrits datent de 1371 (lac d’Evol). D’autres mentions suivent aux siècles suivants :
Ces introductions traditionnelles concernaient exclusivement la truite commune prélevée dans les torrents voisins. En 1900, environ 26,5 % des lacs de plus de 0,5 ha du versant sud avaient déjà été peuplés de cette manière (Miró & Ventura, 2013).
Vall d’Aran
L’un des secteurs les mieux étudiés.
Introductions traditionnelles anciennes (Saboredo 1581) et preuve d’une présence
encore plus précoce au lac Redon (VIIe siècle).
Alevinages modernes importants à partir des années 1960-1970.
Parc national d’Aigüestortes i Estany de Sant Maurici
Introductions traditionnelles de truite commune dès la fin du XVIe siècle au moins.
À partir des années 1960-1980, alevinages documentés de truite arc-en-ciel
(estany de Sant Maurici en 1968 et 1980) et d’omble de fontaine
(plusieurs lacs de la Vall Fosca et d’Espot).
Aujourd’hui, environ 70 % des lacs du parc contiennent des truites.
Vall de Benasque / Posets-Maladeta
Introduction précoce de truite arc-en-ciel dès 1916
dans l’estany Gran de la Renclusa (Faura, 1916) —
l’un des cas les plus anciens d’espèce allochtone sur le versant sud.
Alevinages massifs dans les années 1960-1990.
Vallée de Tena et secteur d’Ordesa-Monte Perdido
Exploitation traditionnelle ancienne, puis forte pression d’alevinage moderne
à partir des années 1960 (principalement truite commune et arc-en-ciel).
Les données historiques spécifiques sont plus rares. Les lacs andorrans ont connu des introductions traditionnelles de truite commune, suivies d’alevinages modernes de truite fario, d’arc-en-ciel et d’omble de fontaine à partir de la seconde moitié du XXe siècle.
Depuis 1989, le pays dispose de sa propre pisciculture (centre des Salines) destinée à produire des truites adaptées aux conditions locales. Les alevinages se poursuivent aujourd’hui dans certains lacs (Engolasters, Tristaina, Pessons…) et dans les rivières, avec une distinction entre zones de pêche intensive et zones sans mort.
Comme sur le versant français, une seconde vague d’introductions, beaucoup plus massive, débute vers 1960 avec les alevinages issus de piscicultures. En 2000, 52,5 % des lacs étudiés (520 lacs > 0,5 ha) abritaient des populations établies de salmonidés.
Les espèces introduites sur le versant espagnol sont :
Contrairement au versant français, l’omble chevalier et le cristivomer sont quasiment absents.
Depuis les années 2000, les interdictions de pêche et d’alevinage dans les parcs nationaux (Aigüestortes, Ordesa, Posets-Maladeta…) ont permis de stabiliser le nombre de lacs peuplés.
Sources principales (Pyrénées espagnoles et Andorre) :
• Miró A. & Ventura M. (2013). Historical use, fishing management and lake characteristics explain the presence of non-native trout in Pyrenean lakes. Biological Conservation, 167: 17-24.
• Fagín E. et al. (2025). Ancient DNA evidence of early fish introduction in Lake Redon. Nature Communications.
• Thèse d’Alexandre Miró (2016), Université de Barcelone.
• Travaux sur le Parc national d’Aigüestortes (notamment études historiques locales).