La toponymie des Pyrénées est un miroir de l’histoire des échanges, des malentendus et des appropriations entre les deux versants de la chaîne. Pendant longtemps, les noms de montagnes, de lacs, de cols et de torrents ont circulé oralement entre bergers, chasseurs et guides, avant d’être fixés – souvent de manière imparfaite – par les cartographes, les militaires et les pyrénéistes.
Au début du XXe siècle, plusieurs personnalités soucieuses de préserver les noms locaux ont tenté de mettre de l’ordre dans cette nomenclature. Parmi elles, Alphonse Meillon (1862-1933), hôtelier de Cauterets, historien et toponymiste, fonda en 1907 la Commission de Toponymie et de Topographie pyrénéenne au sein de la Fédération des sociétés pyrénéistes. Le comte de Saint-Saud (Aymar d’Arlot, 1853-1951), cartographe, explorateur des Pyrénées espagnoles et des Picos de Europa, en fut l’un des présidents et des animateurs les plus actifs.
En 1934, le comte de Saint-Saud écrivit au président de la société alpine espagnole Peñalara pour rappeler les principes qui guidaient la Commission :
« Notre Commission franco-espagnole de Toponymie et de Topographie a tenu et tient toujours à ce que les noms de montagnes et de choses concernant la montagne, telles que lacs, torrents, passages, conservent leur nom local, ou, si ce nom a été oublié ou déformé, qu’il soit rétabli autant que possible dans sa pureté dialectale.
Les principaux de ces principes adoptés par notre Commission sont de conserver dans chaque pays le nom usuel et rationnel usité : en Catalogne et en Roussillon, le catalan ; en Aragon, le castillan, avec ses idiotismes aragonais ; en Navarre française et espagnole, comme dans les provinces basques, la langue escualdunac ; dans les autres Pyrénées françaises, les dialectes romans. »
Les travaux de ces commissions visaient à reviser les noms employés des deux côtés de la frontière. Alphonse Meillon y consacra une part importante de ses recherches (notamment son Esquisse toponymique sur la vallée de Cauterets, 1908, et son Essai d’un glossaire des noms topographiques…, 1911). Malheureusement, de nombreuses fiches rédigées et examinées à tour de rôle par les membres de la Commission se sont égarées. On en trouve l’écho dans le n° 222 du Bulletin pyrénéen de 1936 (p. 312).
La Commission franco-espagnole de Toponymie et de Topographie avait posé un principe clair : respecter, dans chaque région, le nom local et la langue réellement parlée par les populations. Le comte de Saint-Saud le résumait ainsi :
Ces quatre grands ensembles linguistiques structurent encore aujourd’hui la toponymie de la chaîne.
Le gascon, dialecte de la langue d’oc (ou langue occitano-romane selon les classifications), domine tout le versant nord des Pyrénées centrales et occidentales, du Val d’Aran au Béarn. Il se caractérise notamment par le passage du f latin à h (ex. : hount = fontaine), par des formes comme soum (sommet), pène / pène (rocher, falaise), hourque (col, passage) ou ilhêou / ilhèu (lac).
C’est dans ce domaine que se trouvent la plupart des toponymes de la vallée de Cauterets, du Marcadau, du Vignemale et du Balaïtous. Alphonse Meillon a particulièrement travaillé sur ce vocabulaire gascon dans ses glossaires.
Sur le versant sud, dans le Haut-Aragon (vallées de Tena, Broto, Ordesa, Benasque…), l’aragonais (ou fabla) a laissé une empreinte très forte, même si le castillan s’est ensuite imposé dans l’administration et la cartographie. On y trouve des formes caractéristiques comme tuca / tuca (sommet), ibón (lac de montagne), collado, barranco, ou encore Quijada de Pondiellos pour les Pics d’Enfer.
L’aragonais partage de nombreux traits avec le gascon (aspiration, conservation de certaines consonnes, vocabulaire pastoral), ce qui explique les ressemblances toponymiques de part et d’autre de la frontière dans les Pyrénées centrales.
À l’est, le catalan règne en Catalogne, en Roussillon (Catalogne nord) et en Andorre. Il a conservé une toponymie particulièrement riche et relativement stable. On y rencontre des formes comme puig (pic), estany (lac), coll (col), serra, coma, etc.
La frontière linguistique entre catalan et aragonais se situe approximativement au niveau de la Noguera Ribagorçana - (Vall de Barrabés). Au nord, le catalan côtoie le languedocien dans les Pyrénées-Orientales.
Le basque, seule langue non indo-européenne d’Europe occidentale, occupe l’extrémité occidentale de la chaîne (Pays basque français et espagnol, et une partie de la Navarre). Sa toponymie est très caractéristique : mendi (montagne), ur (eau), ibar (vallée), leize (grotte), haitz (rocher), suffixes comme -aga, -eta, etc.
Historiquement, le domaine basque s’étendait plus à l’est (jusqu’en Haut-Aragon et peut-être jusqu’au Pallars selon certains toponymistes). De nombreux toponymes d’apparence romane cachent encore un substrat basque ou prébasque.
Malgré ces grands ensembles, les Pyrénées n’ont jamais été une frontière linguistique étanche. On observe des emprunts et des formes hybrides, surtout dans les zones de contact (Aspe / Ansó / Roncal, Val d’Aran, Ribagorza, etc.). Le gascon a influencé le basque dans certaines vallées, l’aragonais et le gascon partagent un vocabulaire pastoral commun, et des toponymes basques anciens survivent loin de l’aire bascophone actuelle.
C’est précisément pour respecter cette diversité que la Commission de Toponymie voulait éviter les traductions systématiques et les noms « inventés » par les explorateurs. Chaque langue devait conserver ses propres formes, dans leur pureté dialectale.
Une part importante des toponymes que nous utilisons aujourd’hui ne sont pas d’origine purement locale. Beaucoup ont été créés ou transformés par les premiers explorateurs et cartographes du XIXe siècle : Franz Schrader, Paul Édouard Wallon, Maurice Lequeutre, le comte de Saint-Saud, Henry Russell… Ces hommes étaient le plus souvent guidés par des chasseurs ou des guides français qui parlaient plus ou moins le castillan ou le catalan. Ils interrogeaient les bergers espagnols, mais la compréhension restait approximative. Il en résulta des noms inventés, des traductions littérales maladroites, des transcriptions phonétiques erronées, et parfois l’oubli pur et simple des noms autochtones.
Malgré les efforts de la Commission, de nombreux toponymes « inventés » ou déformés sont restés officiels sur les cartes de l’IGN français et de l’Instituto Geográfico Nacional espagnol. Les noms locaux survivent cependant dans la mémoire des bergers, dans les archives et dans les travaux de chercheurs contemporains.
La toponymie pyrénéenne reste un domaine vivant. Chaque nom raconte une histoire d’hommes, de langues et de regards croisés sur la montagne.
D’autres exemples existent. N’hésitez pas à en discuter sur le forum ou à m’écrire.
Sources principales : • Alphonse Meillon, Esquisse toponymique sur la vallée de Cauterets (1908) et Essai d’un glossaire… (1911) • Bulletin pyrénéen, notamment n° 222 (1936) • Travaux du comte de Saint-Saud et de la Commission de Toponymie et de Topographie pyrénéenne • Études contemporaines sur la toponymie aragonaise, gasconne et catalane